Charte du
Collectif MANIFESTEMENT
Contemporain est celui qui reçoit en plein
visage le faisceau des ténèbres de son temps.
Giorgio Agamben
Définition préalable
Qu’est-ce qu’une manifestation (ci-dessous : « la manifestation ») au sens du Collectif MANIFESTEMENT (ci-dessous : « le Collectif ») ? Une manifestation est un soulèvement insurrectionnel face à l’état présent du réel. Il prend la forme d’un rassemblement de personnes physiques, intempestives et joyeuses itinérant dans les rues d’une ville, à une date et une heure annoncées à l’avance, sous la bannière d’un unique mot d’ordre décliné de cent façons, le tout encadré par les forces de police en nombre suffisant pour contenir les débordements inespérés. Bref, une esthétique du cri orchestré dans les règles de l’art, qui est aux antipodes du folklore, des bons sentiments et de toute autre volonté d’apaisement. La manifestation répond en effet à une urgence mûrement, politiquement et vachement réfléchie. En résumé, la manifestation, au départ, n’a de révolutionnaire que le nom. Ce qui est un excellent départ. |
Article 1
Le Collectif conçoit et organise une manifestation par an, la veille du lundi le plus proche du 24 janvier, qui est le « lundi le plus déprimant de l’année » (selon une étude de l’éminent psychologue britannique Cliff Arnall, de l’Université de Cardiff).
Article 2
Le thème de la manifestation est en trois dimensions, dont la troisième est politique par définition. Il est rafraîchissant, improbable et dérangeant. Il gratte, pique, mord, fâche et chatouille en même temps. Il ne peut donc faire rire du début à la fin. Dans un monde de plus en plus lisse, il ne se contente pas d’accrocher : il doit écorcher. Dans un monde de plus en plus réticulé, incernable et rebondissant, il doit provoquer un court-circuit mental : en créant une « rupture » qui « aggrave » la réalité, il s’agit moins de résister que de saboter.
S’il est provocateur, le thème ne peut donc provoquer uniquement du plaisir, fût-il intellectuel. Le thème sera délicieusement féroce, méchamment inattendu et intelligemment correct. Surtout pas humoristique, sympathique ou thérapeutique. Il ne tient ni de la farce, ni du gag, ni de la fête. Le thème tire sa pertinence de son impertinence jamais gratuite, convenue ou facile, toujours délibérée, grinçante, impitoyable, corrosive, en un mot : scandaleuse.Le thème est décalé seulement dans la mesure où il recale beaucoup de choses. Il se termine sur un point d’exclamation qui est à l’échelle du désespoir ou de la colère dont il est parti. Que le thème soit d’abord « déprimant » ne fait pas du Collectif, pour autant, un groupe de pression. Car le Collectif n’est pas « alternatif ». Il n’y a pas d’alternative. Sinon à le reconnaître irrévérencieusement. Rappelons que « euphorie » vient du grec euphoria, « la force pour supporter ».
La manifestation ne peut donc faire rêver sans réfléchir, réfléchir sans rire et rire sans pincer. Elle prend la tangente et en assume les risques inhérents. Et les autres. Comme d’être mal comprise, voire incompréhensible. En particulier, un thème qui ferait l’unanimité dans tous les milieux et sous toutes les latitudes imploserait immédiatement.
Une suspicion d’hermétisme planera donc inévitablement au-dessus du thème. Mais une manifestation qui n’est pas suspecte s’appelle un défilé de mode, une parade militaire, une procession religieuse ou un cortège funèbre, bref une mascarade. Et on ne peut déformater l’intelligence sans recalibrer l’imagination.
Une suspicion d’incorrection planera donc de même sur les agissements du Collectif. Tant il est vrai que le bras armé du politiquement correct a substitué la présomption de suspicion à la présomption d’innoncence.
Le Collectif abuse donc goulûment de la liberté d’expression. Mais le pire serait de désabuser la liberté…
Article 3
Les manifestants ne sont pas des polichinelles, des boute-en-train ou des joyeux drilles mais plutôt des agitateurs conceptuels, des étrangleurs d’évidences, des briseurs de consensus, bref, de dangereux mal polis. Participer suppose donc une certaine santé, comme l’atteste l’absence de secouristes de la Croix-Rouge.
Sacrifiant au principe de précaution, le Collectif pourrait néanmoins décréter une manifestation « conformistes non admis ».
Article 4
Le Collectif est une association de fait momentanée, autoproclamée et appelée à durer. En fait partie de droit, d’office, d’ores et déjà quiconque prend part à la (préparation de la) manifestation dans l’esprit du thème choisi pour l’année en question.
Article 5
La manifestation est une performance artistique. En tant que telle, elle invite tout un chacun à débrider sa créativité dans toutes les directions possibles à l’intérieur des limites dessinées par le thème choisi.
Article 6
Le Collectif pèse ses mots, ses slogans, ses images, ses films et autres productions. Il n’assène jamais d’arguments d’autorité mais adopte toujours un ton péremptoire. Il ne peut se rendre coupable que de raccourcis saisissants, de paradoxes limpides, d’inepties géniales, d’amalgames cinglants, d’insanités inouïes, de contrevérités édifiantes, de sophismes outranciers, d’aberrations lumineuses, d’erreurs percutantes, d’outrages caricaturaux, de transgressions véritables, de platitudes inattendues, de grossièretés subtiles, et cætera.
Le meilleur des mondes est impossible, mais il est possible de ne pas dire n’importe quoi. Le Collectif a la détresse fière, drôle, digne, roborative. Il désenchante… mais juste !
L’arbitraire de la censure s’exerce donc avec la fermeté nécessaire et le doigté voulu. Encore que l’enthousiasme soit un éléphant dans la porcelaine de la délicatesse.
Article 7
Le Collectif est très à cheval sur les questions d’orthographe et tout à fait à pied sur les autres.
Article 8
Le Collectif est tout sauf démocratique : le « nombre de voix » dont dispose chacun est proportionnel à son degré d’enthousiasme et de dévouement pour la cause défendue par la manifestation. C’est une enthousiasmocratie®. Et jusqu’à la preuve du contraire certifiée par huissier, le plus enthousiaste est domicilié au siège social, cérébral et infernal du Collectif.
Le Collectif n’a donc rien de collectiviste. Il s’agit avant tout d’une propriété privée… du droit de s’exprimer pour le plaisir de s’exprimer. Une propriété intellectuelle, en quelque sorte.
Article 9
A priori personne n’est payé, sans quoi l’enthousiasme ne serait pas le ressort principal du dévouement à la cause défendue. Les fonds éventuellement collectés, les droits d’auteur éventuellement perçus et les bénéfices éventuellement générés par la vente de produits dérivés, sont alloués exclusivement à la mise en œuvre de la manifestation, à son bon déroulement et / ou à l’épuration de la dette des manifestations précédentes.
On ne peut déroger à cette règle qu’à l’unanimité des personnes présentes au moment où la question est posée au plus enthousiaste.
Article 10
La langue de travail du Collectif est dans la bouche de celui qui l’ouvre.
Article 11
Le site du Collectif est : www.manifestement.be. Pour toute information, contact, contribution, éloge ou insulte, ou pour figurer dans le carnet d’adresses électroniques du Collectif, envoyez-nous un message .
Article 12
Le siège social, cérébral et infernal du Collectif est situé dans le cagibi de la Lœuvrette Factory, sise au 44 de la rue Coenraets à 1060 Bruxelles. Tél. : 02.539.30.24 *
* Si c’est une femme qui décroche, restez poli(e) et demandez si vous pouvez laisser un message. Généralement elle accepte.
