Alain Badiou (1937- ---)
philosophe français
Extrait de Démocratie, dans quel état ? (ouvrage collectif), La Fabrique, Paris, 2009 :
« En dépit de tout ce qui dévalue jour après jour l’autorité, il est certain que le mot « démocratie » reste l’emblème dominant de la société politique contemporaine.
Un emblème, c’est l’intouchable du système symbolique. Vous pouvez dire ce que vous voulez de la société politique, vous montrer à son égard d’une férocité « critique » sans précédent, dénoncer « l’horreur économique », du moment que vous le faites au nom de la démocratie (…) vous serez pardonné. Car à la fin, c’est au nom de son emblème, et donc au nom d’elle-même, que vous avez tenté de juger cette société. Vous n’en êtes pas sorti, vous êtes resté son citoyen, comme elle dit, vous n’êtes pas un barbare, on vous retrouvera à votre place démocratiquement fixée, et sans doute, d’abord, aux prochaines élections.
J’affirme donc ceci : pour toucher au réel de nos sociétés, il faut, comme un exercice a priori, destituer leur emblème. On ne fera vérité du monde où nous vivons qu’en laissant de côté le mot démocratie, en prenant le risque de n’être pas un démocrate, et donc d’être réellement mal vu par « tout le monde ». Car « tout le monde », chez nous, ne se dit qu’à partir de l’emblème. Donc, « tout le monde » est démocrate. C’est ce qu’on pourrait appeler l’axiome de l’emblème. »
D'où se déduit le slogan suivant :
Dominés de tous les pays, unissez-vous... |
Extrait de De quoi Sarkozy est-il le nom ?, Lignes, 2007, p.15 et 37 :
« Y a-t-il un terrorisme contemporain, une terreur démocratique ? Pour l’instant c’est rampant. Il s’agit de trouver les formes démocratiques d’une terreur d’État à hauteur de la technique : radars, photos, contrôle de l’Internet, écoutes systématiques de tous les téléphones, cartographie des déplacements... Nous sommes dans un horizon étatique de terreur virtuelle, dont le mécanisme capital est la surveillance, et de plus en plus la délation. […] Mon ami le philosophe slovène Slavoj Zizek a dit quelque part que ce qu’on n’avait pas compris, lorsqu’on a mis en scène l’opposition du stalinisme et de la démocratie parlementaire, c’est que le stalinisme était l’avenir de la démocratie parlementaire. Nous y venons, lentement, tortueusement. Il y aura, il y a déjà, des accélérations. Après tout, les moyens techniques du contrôle des populations sont aujourd’hui tels que Staline, avec ses fichiers manuscrits interminables, ses fusillades de masse, ses espions à chapeau, ses gigantesques camps pouilleux et ses tortures bestiales, apparaît comme un amateur d’un autre âge. »
D'où se déduit le slogan suivant :
Le terrorisme virtuel des États démocratiques |
Idem, p.42-45 et 79-80 :
« Les élections sont au moins autant un instrument de répression que l’instrument d’expression qu’elles prétendent être. Rien ne produit une plus grande satisfaction des oppresseurs que d’installer les élections partout, que de les imposer, au besoin par la guerre, à des gens qui ne les ont pas demandées. […] Je ne dis pas que l’essence des élections est répressive. Je dis qu’elles sont incorporées à une forme d’État, le capitalo-parlementarisme, appropriée à la maintenance de l’ordre établi, et que par conséquent, elles ont toujours une fonction conservatrice, qui devient, en cas de troubles, une fonction répressive. Tout cela, qui est aujourd’hui représenté de façon plus claire, provoque un sentiment accru d’impuissance : si l’espace de la décision étatique ne nous laisse comme part, à nous citoyens ordinaires, que le vote, alors on ne voit plus très bien, du moins pour le moment, quelles sont les voies de passage pour une politique d’émancipation. […] Nous connaissons aujourd’hui la forme concrète de cet ‘élargissement’ de la démocratie, à laquelle se consacre la ‘communauté internationale’, soit la coalition des États gendarmes de la planète. C’est tout simplement, la guerre. La guerre en Palestine, en Irak, en Afghanistan, en Somalie, en Afrique… Que, pour organiser des élections il faille faire de langues guerres doit nous amener à réfléchir, non seulement sur la guerre, mais sur les élections. À quelle conception du monde est liée aujourd’hui la démocratie électorale ? Après tout, cette démocratie impose la loi du nombre. […] Et ceux qui ne comptent pas, ou sont mal comptés, on leur imposera par la guerre nos lois comptables. Et, en outre, si la loi comptable donne un résultat hétérogène aux résultats que nous en attendons, nous imposerons derechef, par la violence policière et la guerre, non seulement le compte, mais le ‘bon’ compte, celui qui fait que la démocratie doit élire des démocrates, c’est-à-dire des pro-américains, des clients dociles, et personne d’autre. Comme on l’a vu quand les Occidentaux, et certains de nos intellectuels en première ligne, ont applaudi, en Algérie, l’interruption du processus électoral qui avait donné la victoire aux ‘islamistes’, ou quand les mêmes ont refusé de reconnaître l’écrasante victoire électorale du Hamas dans les territoires palestiniens. »
D'où se déduit le slogan suivant :
La guerre est une arme démocratique |
Idem, p.119 et 121-122 :
« Nous sommes en 1793, les périls assaillent la Révolution. Saint-Just demande : ‘Que veulent ceux qui n’acceptent ni la Terreur ni la Vertu ?’ Question intimidante, à laquelle cependant la pratique des thermidoriens donne une réponse claire : ils veulent que soit admis comme normal un certain degré de corruption. Contre la dictature révolutionnaire, ils veulent ‘la liberté’, ce qui veut dire : le droit de faire des affaires, et de mêler ces affaires à celles de l’État. […] La corruption, de ce point de vue, n’est pas ce qui menace la démocratie telle qu’elle fonctionne. Elle est sa véritable essence. Que les hommes politiques soient ou non personnellement corrompus au sens ordinaire du mot n’a presque aucune influence sur cette corruption essentielle. […] Marx remarquait, dès les débuts de la démocratie représentative en Europe, qu’en vérité les gouvernements ainsi désignés par le suffrage n’étaient que des fondés de pouvoir du Capital. Ils l’étaient pourtant bien moins qu’aujourd’hui ! C’est que si la démocratie est représentation, elle l’est d’abord du système général qui en porte les formes. Autrement dit, la démocratie électorale n’est représentative qu’autant qu’elle est d’abord représentation consensuelle du capitalisme, renommé aujourd’hui ‘écomomie de marché’. Telle est sa corruption de principe, et ce n’est pas pour rien qu’une telle ‘démocratie’, Marx, ce penseur humaniste, ce philosophe des Lumières, pensait ne pouvoir opposer qu’une dictature transitoire, qu’il appelait la dictature du prolétariat. »
D'où se déduit le slogan suivant :
Tous pourris ?
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